Le futur antérieur du château de Versailles
20 décembre 2008
Le château de Versailles, qui menaçait presque ruine il y a quelques années, retrouve peu à peu son clinquant d’autrefois. Les dorures s’accumulent, les restaurations s’enchaînent, les généreux mécènes se succèdent, les souscriptions s’entassent, jusqu’à cet appel aux conseils généraux de notre beau pays pour financer la restauration des bancs de pierre qui parsèment les jardins. L’État et les investisseurs privés concentrent beaucoup de moyens sur cet édifice emblématique de l’absolutisme français, qui devient même l’écrin d’expositions d’art contemporain à la légitimité douteuse. Prenons garde toutefois que cet arbre à feuilles d’or ne cache pas les châteaux et cathédrales des provinces de l’Hexagone, cette forêt de misère de notre patrimoine national.
Le département à côté de la plaque?
31 juillet 2008
Discussion ce matin sur les ondes d’Europe 1 à propos des nouvelles plaques minéralogiques, qui vont faire sauter le numéro du département. Selon des sondages, près des deux tiers des Français seraient vent debout contre cette réforme. Cela “fait partie de l’identité de la France”, dit une dame, qui rappelle aussi que le numéro départemental permet d’occuper les enfants pendant les longs trajets. Moi qui ai, comme tout le monde, appris les départements à l’école et sur l’autoroute, je ne me souviens plus que de 14 (Calvados), 59 (Nord), 63 (Puy-de-Dôme), 75, 92, 93, 94, 95, et ne me demandez pas les préfectures ! Preuve que l’apprentissage a ses limites… Ce qui me chiffonne davantage, c’est de savoir si Xavier Darcos a coordonné sa réforme de l’école primaire avec la suppression du département sur les plaques minéralogiques. Car soit il faut en finir avec le département — comme le suggère Jacques Attali, ce qui plaît bien à Nicolas Sarkozy — soit il faut mettre les bouchées doubles à l’école, avec une bonne idée de recyclage : récupérer toutes les anciennes plaques, les distribuer dans les écoles et les riveter au dos des chaises…
Il y en a d’autres qui trouvent agréable de repérer sur la route, loin de chez eux, un conducteur de leur département d’origine. Cela permet de lancer un petit signe de complicité, un sourire, un clin d’oeil… Ces auditeurs oublient de dire que cela permet aussi de klaxonner et d’insulter les envahisseurs qui viennent polluer notre région, encombrer nos routes et mégoter sur une formule pizza-quart de rosé à 25 euros. A fortiori s’ils sont parisiens. Les Parisiens, tiens, doivent bien être les seuls à se réjouir de la disparition du département. Fini les queues de poisson, les pneus crevés des “75″ sur les parkings du Var.
Sauf que tout ce petit monde se trompe : le département à côté de la plaque, ce sera possible. Le numéro pourra être en effet remplacé par le logo ou le blason du département, ce qui provoque déjà de vifs débats
dans certains coins comme, par exemple, en Franche-Comté, où le conseil général a décidé un peu vite de choisir son horrible logo plutôt que d’opter pour l’élégant écusson. Querelles historiques et héraldiques en perspective…
Bref, numéro, écusson ou autre, libre à chacun aussi de décorer sa voiture avec le fanion de son club de foot préféré, un pare-soleil figurant un paysage de coucher de soleil de sa région ou encore un autocollant “Je nique les Parisiens”.
Le beurre, l’argent du beurre et plus encore
28 juillet 2008
Trop libéral ou pas assez, telle est la question que se posent collectivement les Français à propos de Nicolas Sarkozy. Nul doute qu’ils feraient aussi bien de se la poser à eux-mêmes. Réformer le système de retraite, l’assurance maladie, l’assurance chômage, “rentabiliser” les dépenses publiques, chasser les rentes indues, tel est le souhait de chacun. Mais qui ose pousser la réflexion plus loin, vouloir non seulement la réforme mais aussi les conséquences de la réforme ? Personne ou presque.
Tant que les uns voudront plus de professeurs, d’infirmières, d’agents de police et d’agents d’ambiance, de médiateurs culturels et de peigneurs de girafe sous contrat subventionné, tant qu’ils voudront dans le même temps conserver les faveurs de leur régime spécial de retraite et la qualité des soins que leur assure un système de santé unique au monde, le tout sans s’exposer à une hausse de l’impôt sur le revenu ou de la CSG, sans encourager l’entreprise qui emploie leur conjoint à déménager dans un pays moins gourmand en charges mais alors sans non plus faire supporter la facture de tout cela à leurs enfants ni leurs petits-enfants, on ne s’en sortira pas.
Tant que les autres voudront dégraisser l’Etat, réduire les prélèvements obligatoires et les dépenses publiques, taillader les filets de sécurité sociale et privatiser sans discernement les services publics sans avoir à affecter les trois quarts de leurs revenus dans des assurances privées, des systèmes de sécurité pour les protéger des pauvres et des fonds d’épargne pour financer leur retraite et les études de leurs enfants, on en s’en sortira pas non plus.
Bref, tant qu’une explication globale et dépassionnée des enjeux ne sera pas livrée aux Français, chaque gouvernement sera assigné à la quadrature du cercle. Autrement dit à l’impossible.
Tourisme : où en est le Kenya ?
21 juillet 2008
Je commence aujourd’hui à écrire sur le Kenya. Il était temps : nous partons dans maintenant moins de deux semaines pour Nairobi, huit jours de Safari et trois jours de “repos” à Zanzibar. Sans doute n’était-il besoin de suivre la situation au jour le jour, les affrontements qui ont bouleversé le pays au début de l’année 2008 ayant cessé depuis, 1 500 morts au moins et 300 000 “déplacés” plus tard. Difficile aujourd’hui de se faire une idée précise de la situation mais on constate que, aidées d’ailleurs par la communauté internationale, les autorités de Nairobi font de gros efforts de promotion du territoire pour relancer le tourisme, qui représente 12 % du PIB kenyan. Le pays avait reçu 1,8 million de visiteurs en 2007 et respère renouer avec ces chiffres exceptionnels en 2009.
J’espère au moins que ce trou d’air dans la fréquentation touristique du Kenya nous permettra de bénéficier sur place du meilleur accueil… Difficile en même temps de s’imaginer en profiteurs même indirects de la situation dramatique que connaissent des centaines de milliers de Kenyans victimes des heurts interethniques et en proie à de préoccupantes pénuries alimentaires. Certes, les devises que nous apportons forment une modeste contribution au développement du pays mais nous savons aussi ce qu’il en est de la corruption galopante alors faut-il chercher à résoudre l’équation ?
Régis Debray, Paris-Plage et Mai-68
1 mai 2008
Revoici Régis Debray en ce joli mois de mai 2008 où, sous les pavés, Paris-Plage est devenu un des dérisoires symboles de l’héritage de Mai-68, c’est-à-dire de la soumission des pseudo-révolutionnaires à la société de consommation, soumission volontaire et d’autant plus que les soixante-huitards en sont, depuis trente ans, devenus les maîtres. Un bac à sable, du gazon artificiel, des parasols sponsorisés, quelques animations subventionnées et voilà une initiative aussi populaire que l’Union du mouvement du même nom, exemple de cette solidarité du XXIe siècle qui ressemble étrangement au paternalisme du XIXe: plutôt que du pouvoir d’achat, de bons euros à utiliser de manière responsable, voici en lieu et place du plaisir gratuit chaussé dans un partenariat public-privé. Des pauvres qui ne peuvent pas se payer la mer se voient offrir la Seine pour côtoyer des bobos exhibitionnistes. Voilà pour le pouvoir municipal une belle image de solidarité et de mixité sociale…
Régis Debray semble bien loin de ces considérations? Annonçait-il hier et décrit-il aujourd’hui autre chose que cela, que l’on pourrait ainsi résumer: l’échec de 68, c’est la réussite des soixante-huitards. A lire pour s’en convaincre un ouvrage déjà trentenaire qui vient d’être réédité: Mai-68, une contre-révolution réussie, éd. Mille-et-une nuits.
Nettoyage de printemps
27 avril 2008
Max Mosley, le grand manitou du sport automobile, piégé en fâcheuse posture par un vidéaste indélicat… D’aucuns diront qu’il n’est pas le premier. Et puis, après tout, libre à chacun de se livrer à des activités sado-masochistes si c’est entre adultes consentants. Le malaise vient plutôt de la mise en scène : entre costume de déporté et uniforme nazi, le décor des orgies privées de M. Mosley coupe l’appétit. Le dégoût prend même de l’ampleur quand on apprend que le père de Max, Oswald, était un pro-nazi anglais, fondateur de la British Union of Fascists (BUF), leader, dans les années 1930, des “chemises noires” britanniques, marié en 1936 à Berlin chez Joseph Goebbels. M. Mosley serait-il donc nostalgique de la belle époque des SS ?
Étrange coïncidence : Jean-Marie Balestre, prédécesseur de Max Mosley à la tête de la FIA, fondateur de l’Auto-Journal, mort il y a juste un mois, est notoirement reconnu comme un ancien collaborateur. En 1940, Ballestre adhère à « Jeune front », une organisation d’extrême droite dont le chef est Robert Hersant, son ami de toujours. Il aurait été membre de la SS française d’après le portrait de humanite.fr mais obtiendra sa carte de déporté en 1954 et sera fait chevalier de la légion d’honneur en 1979.
Et puis, à quelques jours près, voici que Jean-Marie Le Pen revient dans l’actualité en extrayant de la fosse septique le nauséabond “point de détail”. Un sursaut du vieux grigou pour ne pas tomber dans l’oubli ? Au point de voir sa fille se démarquer sans détour de la vision qu’a son père de la Seconde Guerre mondiale. Et si le printemps n’était pas l’occasion de faire un grand nettoyage de la mémoire ?
Quand Pommery accueille Buren
26 août 2007
Grâce à l’association Artaïs, j’ai visité hier l’exposition “L’emprise du lieu” organisée dans les monumentales caves de la maison Pommery, à Reims. Commissaire de l’exposition et discret contributeur, Daniel Buren a rassemblé une trentaine d’artistes contemporains qui ont créé ou installé dans les galeries de craie des oeuvres de grand intérêt. Remarquées notamment, l’installation dérangeante de Kader Attia et la cathédrale de chaises de Tadashi Kawamata, qui ne pouvaient trouver meilleur écrin.
Il s’en trouve un aperçu ici :
Quelques leçons tirées du 11 septembre 2001
20 août 2007
J’ai écrit ça en octobre 2001. En le relisant, je me suis dit que cela avait un petit intérêt de le partager car nous ne sommes pas bien loin de la situation d’alors…
Il a été dit, à la suite de la tragédie du 11 septembre dernier, que le XXIe siècle avait vraiment débuté à cette date. Quel est alors ce nouveau siècle ? Celui du « choc des civilisations » ?
Si tel est le cas, ne nous inquiétons pas trop : si l’on en croit Silvio Berlusconi, « il faut être conscients de notre suprématie ». Gaussons-nous légèrement : cette « civilisation supérieure » est celle qui a fait d’Oussama Ben Laden ce qu’il est, celle qui a joué l’islamisme contre le communisme sans la moindre conscience des conséquences qui, pourtant, commençaient à être visibles dans les Balkans, au Pakistan, en Afghanistan évidemment. La civilisation que M. Berlusconi admire tant a armé et arme encore les fous d’Allah (les moudjahidin tirent davantage au M16 américain acheté par l’Arabie Séoudite qu’à la kalachnikov détournée de feu l’Armée Rouge). C’est toujours cette civilisation qui, au nom d’une conception intégriste de la liberté individuelle, laisse s’établir, s’épanouir et s’épancher en son sein même les plus extrêmes prosélytes du djihad.
La supériorité de l’Occident n’est rien d’autre que de l’enflure, une baudruche de confiance gonflée de dollars et de scénarios hollywoodiens. S’il est une leçon à prendre de ces événements, espérons que ce soit une leçon de modestie.
Pour autant, ceux qui réfutent à grands cris toute hiérarchisation tendant à placer au-dessus des autres la civilisation occidentale seraient-ils prêts à soutenir que la soumission de la femme, les châtiments corporels, la guerre sainte, la confusion plus ou moins grande entre les pouvoirs spirituel et temporel, qui font partie des piliers de la civilisation musulmane, valent nos valeurs d’égalité, de laïcité, de tolérance et d’humanisme qui se trouvent au fondement de la civilisation occidentale ?Opposer la civilisation occidentale à la civilisation arabo-musulmane n’a pas de sens car cette dernière, en définitive, fait partie de l’Occident. Culturellement, elle en est bien plus proche en tout cas que la civilisation japonaise.
La religiosité exacerbée de la société américaine, le puritanisme hérité des sectes protestantes, ont créé une forme de complicité avec les États religieux (Pakistan, Arabie Séoudite, Iran) ou du moins une compréhension particulière. À l’époque où le grand satan était le communisme, le dictateur pakistanais Zia vendit à la CIA la théorie du « Muslim Belt », ceinture verte qui contiendrait les Rouges. Les États-Unis ne se firent pas prier : union des croyants contre le communisme. Ainsi naquirent Ben Laden et les camps d’entraînement pour apprentis fondamentalistes sur fonds conjugués de Séoudiens et d’Américains.
Le communisme disparu, la guerre du Golfe terminée, les troupes américaines restant stationnées dans la région, l’entente cordiale s’est rompue. Les partis pris des États-Unis dans le conflit israélo-palestinien ont rendu l’Oncle Sam insupportable, surtout qu’il ne fit rien pour entretenir les relations nouées avec l’allié pakistanais, devenu inutile, se tournant même davantage vers le juteux marché indien, et rien non plus pour stabiliser l’Afghanistan après le départ des troupes soviétiques.
Tout cela parallèlement à une hypocrisie indécente : les millions des princes du pétrole mécènes des terroristes se recyclaient aussi dans les fonds d’investissement américains, dans les palaces parisiens ou encore sur les yachts de la Côte-d’Azur. En somme, voilà deux mondes qu’on dit aujourd’hui en guerre, mais deux mondes étroitement entremêlés.
Les États-Unis ne représentent pas le Bien contre le Mal : ils ne se sont jamais battus pour la démocratie, pour les droits de l’homme ou même pour l’Occident. Ils se sont battus pour défendre leurs intérêts immédiats ou leur avenir. Aveuglés par le souvenir de la Libération, nous idéalisons les États-Unis, nation qui n’est rien d’autre qu’égoïste parmi d’autres nations égoïstes, cynique parmi les cyniques, d’autant plus que tout est fait sous couvert de grands et généreux principes qui ne sont en fait autre chose que des slogans bons pour CNN.
Qu’on ne voie pas là de l’anti-américanisme primaire ! le constat dressé consiste juste à rappeler que les États-Unis, plus puissants et plus riches, ne sont pas pour autant plus désintéressés et plus généreux que les autres nations qui se réclament des Droits de l’homme ; ils ont seulement un art inégalé pour le faire croire.
Il est malséant de le dire mais, cessons de nous leurrer, les relations internationales ne peuvent pas être fondées essentiellement sur le droit des gens. S’il peut leur arriver de se rapprocher de ces critères, c’est que, exceptionnellement, les grands médias dominants jouent leur rôle d’alerte de l’opinion, mettent en exergue une insupportable situation, et créent un mouvement qui pousse les gouvernements à se saisir de ces problèmes. Les trois quarts du temps, les résolutions de l’Onu sont prises dans la plus parfaite indifférence. Des déclarations d’intention, des condamnations de principe sont prononcées mais on en reste là et le « droit des gens » reste bafoué sans émouvoir personne.
La litanie serait longue, des guerres oubliées ou des pommes de discorde que les « gendarmes du monde » n’ont arrachées que lorsque le fruit était déjà mûr.
Une fois pour toutes : l’intervention d’une nation dans un conflit qui lui est étranger, opération qui coûte cher et qui peut entraîner des pertes humaines, ne se décide pas à la légère et ne se décide tout court que si un bénéfice en est à retirer, soit qu’il y ait danger pour elle à laisser prospérer l’embrasement (mobile extra-national), soit qu’il y ait une nécessité de politique intérieure, autrement dit une pression de l’opinion sur ses gouvernants (mobile intra-national). Cette règle est indépassable car une nation dans son être collectif et unitaire, obéit à une rationalité différente de celle des individus qui la composent.




